Il y a 110 ans, E.M. Forster imaginait Internet, les réunions en visio et même le confinement

The Oxford and Cambridge Reviewen novembre 1909 − E.M. Forster a trente ans −, elle a été traduite en français en 2014 par la petite maison d’édition Le Pas de côté et reprise aujourd’hui dans la collection du même nom à L’Echappée.


Comment se fait-il qu'à une époque donnée, certains écrivains aient comme des visions ? Quelque chose dans l'air du temps qu'ils hument ou qui les choquent leur fait entrevoir ce qui pourrait advenir de la société. Ainsi du Britannique Edward Morgan Forster (1879-1970) : membre du groupe de Bloomsbury avec Virginia Woolf, Keynes et Clive Bell, auteur d'Avec vue sur l'Arno et d'Howards End, il a publié, exactement entre ces deux romans, une histoire qui détonne. Prémonitoire, La Machine s'arrête imagine internet, les réseaux sociaux et même dans une certaine mesure le confinement… Parue pour la première fois dans The Oxford and Cambridge Review en novembre 1909 − E.M. Forster a trente ans −, elle a été traduite en français en 2014 par la petite maison d'édition Le Pas de côté et reprise aujourd'hui dans la collection du même nom à L'Echappée.

«Imaginez, si vous le pouvez, commence malicieusement Forster, une petite chambre de forme hexagonale, comme une alvéole d'abeille.» Dans un monde futur, où la nature a été largement détruite, l'humanité s'est repliée sous terre. Chaque individu se trouve isolé dans une pièce standard qui pourvoit à tous ses besoins grâce à la Machine. Il y a des interrupteurs partout pour commander de la nourriture, des vêtements, de la musique ou l'installation du lit (le bouton du bain froid, le bouton qui produit de la littérature, etc.). Vashti se trouve quelque part dans l'hémisphère sud tandis que son fils Kuno vit dans le nord. Les voyages se pratiquent peu, ou alors quand c'est vraiment nécessaire, à bord de dirigeables aux volets clos pour ne pas subir la lumière naturelle ou regarder, quelle horreur, la surface de la Terre.

Un contrepoint à Wells

Les contacts charnels sont devenus insupportables. Il est totalement inconvenant d'aider quelqu'un à se relever. La communication passe par une sorte de messagerie instantanée. Vashti donne même des conférences en visio bien plus pratiques que les rassemblements physiques (!), et se trouve comblée par son réseau relationnel évidemment totalement virtuel… «Elle connaissait plusieurs milliers de personnes, les relations humaines ayant considérablement progressé sous certains aspects.» Kuno en revanche incarne la conscience en éveil, la critique contre le système, contre cette mégamachine devenue l'objet d'une dévotion quasi-religieuse. Mais qui veut échapper à la Machine risque le «sans-abrisme» : «La victime est exposée à l'air libre, ce qui la tue.» 

E.M. Forster a dit avoir écrit La Machine s'arrête en contrepoint aux visions optimistes du progrès, en particulier les textes de H.G. Wells comme La Machine à remonter le temps. Il naît «dans une époque inquiète, où les désillusions face aux développements des sciences et des techniques accompagnent les mutations considérables à l'œuvre dans le champ économique aussi bien que politique», écrivent Philippe Gruca et François Jarrige en postface. Cette inquiétude a suscité une nouvelle brillante, cernant le pire des cauchemars qui réunit bien des attributs du monde d'aujourd'hui.

La Machine s'arrête, de E.M. Forster, préface de Pierre Thiesset, traduit de l'anglais par Laurie Duhamel, postface de Philippe Gruca et François Jarrige, L'Echappée, 109 pp., 7 €.

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